Italire 2017 – Tradition et Innovation : chronologie italienne

conférence présentée par Oreste Sacchelli, professeur émérite à l’Université de Lorraine
Dans l’après-guerre, alors que commence l’intégration européenne, l’Italie est solidement ancrée politiquement et économiquement au camp occidental. Entre 1945 et le début des années 1960, elle passe d’un pays essentiellement agricole à l’une des économies industrielles les plus puissantes, avec des taux de croissance de l’ordre de 6,5% entre 1958 et 1963.

L’idéologie commune aux partis politiques majeurs prône le progrès par le modernisme. Pauvre en matières premières et énergie, l’Italie bénéficie en revanche d’un excès de main d’œuvre et d’un marché intérieur à développer. L’économie s’oriente donc à la fois vers des productions qui satisfont la demande des ménages mais aussi susceptibles de concurrencer, à l’exportation, les produits étrangers de même ordre par le coût (productivité accrue et faible niveau salarial) et l’aspect (recours au design).

Le modèle est celui de la grande entreprise intégrée (Fiat) qui se décline aussi dans d’autres secteurs mécaniques (Olivetti), chimique (Pirelli), dans la production d’appareils électroménagers (des entreprises souvent parties de rien (Ignis, Merloni >Indesit, Fumagalli>Candy…) et de téléviseurs (dont Giuseppe Brion > Brionvega).

Les activités liées au textile et au cuir restent le plus souvent dans le giron de petites, voire micro entreprises familiales, de travail à domicile… On peut lire à ce propos Il maestro di Vigevano, de Lucio Mastronardi (1962). La tentation est forte cependant dans ces secteurs de passer de l’atelier familial à la petite entreprise, de petit artisan plus ou moins clandestin à padroncino (petit patron, ndlr).

L’essentiel de l’activité industrielle se concentre dans le « Triangolo industriale » (Turin-Milan-Gênes) et l’Etat intervient massivement dans l’orientation de l’économie à travers deux établissements publics IRI (Istituto per la Ricostruzione Industriale) et ENI (Ente Nazionale Idrocarburi), hérités du fascisme.. Le niveau de vie croît sensiblement au prix d’une grande migration partie du sud de la péninsule -où la réforme agraire échoue- vers l’étranger (main d’œuvre contre charbon) puis vers Turin et Milan, et d’une croissance souvent anarchique des métropoles du nord.  En revanche le niveau de vie croît sensiblement et le chômage est (presque) inexistant.

Les années 1980-1990

La fin des années 1970 marque la fin de ce modèle. C’est le début de l’émergence des districts industriels avec une sectorisation de la production autour d’un produit phare  puis l’affirmation de l’entreprise artisanale et familiale (modèle Benetton). Les dévaluations compétitives de la lire et la structuration des districts favorisent les exportations.

L’Etat se désinvestit de l’économie en commençant à privatiser de nombreuses entreprises auparavant dans le giron de l’IRI (liquidée en 2000). L’ENI est privatisée en 1998.

Le phénomène de production familiale ou de toute petite entreprise artisanale se développe au cours des années 1980-1990.

Le modèle Benetton : la société est fondée en 1965 par les frères Luciano, Gilberto, Giuliana e Carlo Benetton près de Trévise, en Vénétie. Au départ ils font travailler des familles à domicile selon les normes en cours et ils commercialisent sous leur marque. L’aire de production est relativement restreinte autour de Trévise. En 1972 est lancée la marque Jeans West et en 1974 est effectué le rachat de Sisley. L’idée gagnante c’est United Colors qui se réfère aux associations de couleurs et qui permet des campagnes publicitaires choc et marque le passage du local au global : présence dans de nombreux pays, franchising…

Des modèles plus évolués de sectorisation : dans certaines zones relativement restreintes se développe un ensemble de petites et moyennes entreprises complémentaires dans la fabrication d’un certain type de produits : les districts industriels. Autour d’un produit phare, se regroupent des entreprises de sous-traitance, de maintenance, toutes de petite taille, parfois familiales, flexibles, qui s’adaptent facilement aux fluctuations du marché et qui innovent. (On peut lire à ce propos Schei, Giannantonio Stella, 1996.)

Principales marques :

Nordica. Une ancienne entreprise de chaussures de montagne dans les années 1960 intègre le système de boucle pour les chaussures de ski, puis en 1968 adopte la coque en polyuréthane.

Les lunettes à Belluno autour de Luxottica, leader mondial.

Le triangle de la chaise dans le Frioul…

L’importance du triangle industriel du nord demeure, mais de nouveaux territoires émergent, comme le Triveneto (Vénétie, Frioul-Vénétie julienne) considéré dans les années 1990, comme la locomotiva d’Italia. Mais c’est toute la côte Est qui connaît ce type de développement, dans des domaines traditionnels (ameublement, chaussure, agro-alimentaire…) ou nouveaux (composants électroniques, robinetterie…) où tradition et innovation vont de pair, entre autres par l’utilisation toujours accrue de stylistes et designers de renommée internationale ou simplement des ressources locales des instituts d’art.

L’Italie profite de cette forte intégration dans des zones relativement restreintes (esprit de clocher) d’une forte tendance au travail indépendant mais aussi des dévaluations compétitives de la lire. La structuration des districts permet aussi une mutualisation des moyens en vue de la prospection de marchés extérieurs.

Mais il y a un prix à payer : les dévaluations et le coût des produits importés ; la flexibilité généralisée dans les domaines considérés ; la pression constante sur les salaires.

Les grands patrons des années 1980

Depuis les années 2000

Le modèle des districts entre en crise partielle ou totale de deux façons. D’abord par les délocalisations, lorsque le principal donneur d’ordres décide de chercher à l’étranger des fournisseurs plus compétitifs et lorsque les fournisseurs eux-mêmes décident d’accompagner la délocalisation en jouant sur le coût moindre du travail, par exemple en Europe de l’Est (Roumanie surtout, après l’élargissement de la CE).

Ou bien, comme dans le cas de Prato (district textile), parce que le Made in Italy est en réalité un Made in China par rachat des entreprises et importation de travailleurs.

***

Malgré tout, globalement, les produits conservent les caractéristiques propres du Made in Italy : tradition, innovation et excellence.

Par ailleurs, le know how qui s’est développé dans certains domaines est incontournable, au point que l’on assiste désormais aussi à des relocalisations.

Oreste Sacchelli

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *